Dec
24

Time, le Web et la marche du monde

Après Time, voilà que Le Soir rejoint à son tour la folie collective qui entoure le Web 2.0, ce paradigme pseudo-scientifique à l’origine de la nouvelle bulle Internet qu’on voit grossir actuellement.

Pour Time, la figure marquante de 2006 n’est autre que… nous. Oui, oui, vous et moi qui publions des billets sur nos blogs, partageons nos photos sur Flickr ou diffusons nos vidéos de vacances sur YouTube. Durant les douze derniers mois, Muhammad Yunus, le banquier des pauvres, a été élu prix Nobel de la paix pour avoir aidé des millions de pauvres à sortir de leur dénuement; Laurent Désiré Kabila a donné une leçon de démocratie à l’Afrique en organisant des élections libres au Congo; Mahmoud Ahmadinejad et King Jong-Il et ont fait trembler la communauté internationale par leurs velléités nucléaires. Mais, selon Time, aucune de ces personnalités ne pouvait apparemment rivaliser avec la montée en puissance de ce nouvel internaute qui crée et échange du contenu en ligne. On aimerait participer à cet enthousiasme pour ce basculement dans le rapport de forces entre pouvoir et citoyen. Il y a pourtant quelque chose de dérangeant, voire démagogique, à mettre ainsi en exergue le surfeur lambda face à la marche du monde. Il ne s’agit pas de remettre en question l’influence (réelle ou potentielle) des outils estampillés « Web 2.0 » sur notre façon de consommer, de nous informer, de nous divertir. Chez Emakina, nos clients en ont d’ailleurs pris acte et commencent à adapter en conséquence leur façon de communiquer avec le consommateur. En revanche, nous devons confronter ce même impact à des mouvements plus profonds qui affectent la planète et la vie quotidienne de ses habitants. Songez simplement au réchauffement climatique ou à la situation politique au Moyen-Orient qui pourrait embraser toute la région.

L’hebdomadaire américain répond cependant que le Web 2.0 modifie “la façon dont nous changeons le monde”. Le problème réside ici dans le “nous”, pronom uniformisant qui renvoie en réalité à une élite mondiale avec le capital culturel et économique suffisant pour exister sur la Toile. Faut-il rappeler qu’une part non négligeable de l’humanité demeure exclue des autoroutes de l’information et n’attend pas le raccordement à l’Internet, mais avant tout des services plus élémentaires comme l’eau potable, l’électricité ou des soins de santé décents? Pour ces damnés de la terre, la couverture de Time risque d’apparaître assez vide de sens. Peut-être l’Internet deviendra-t-il un jour un véritable “cinquième pouvoir” qui permettra aux citoyens de peser davantage sur les inégalités de développement ou sur le débat démocratique à l’échelle mondiale. Pour l’heure, il nous faut toutefois raison garder et conserver un regard lucide quant à cette nébuleuse de nouvelles applications qu’on appelle wikis, blogs, RSS ou podcasts. Comme antidote à la mode “2.0″, pensons aux dérives déjà constatées sur Wikipedia ou au contrôle grandissant de Google sur l’information accessible en ligne.

Reste qu’avec son choix de nous désigner comme personne de l’année, Time a probablement réussi le coup médiatique de cette fin d’année, autant parmi les médias traditionnels qu’au sein de la blogosphère. C’était peut-être, après tout, le seul objectif de ce magazine: faire du bruit chez les internautes. Chez “nous”.

A lire aussi, le billet de Cédric Godart sur ce même sujet.




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