A travers ses terminaux et applications, la marque à la pomme a construit un écosystème sous haute surveillance. Y compris quant au respect des bonnes moeurs…
L’iPad sera-t-il le sauveur de l’industrie des médias ? Alors que ses chiffres de vente outre-Atlantique ont dépassé les prévisions les plus optimistes, les éditeurs américains se précipitent vers la nouvelle tablette interactive d’Apple pour y proposer une déclinaison de leurs titres-phares. La raison de cet engouement est double. Primo, l’iPad et son interface tactile pourraient capter des segments d’audience qui, jusqu’à présent, restaient réfractaires à la révolution numérique. Secundo, le succès de l’iTunes Store, le magasin virtuel d’Apple, a montré que les consommateurs sont désormais disposés à ouvrir leur portefeuille pour acheter musique, vidéos et applications en ligne. Après avoir longtemps consenti de lourds investissements dans l’Internet sans en recueillir les fruits, les groupes médias voient donc dans l’iPad un moyen de se réconcilier avec les nouveaux médias. Et de revenir ainsi à la belle époque où l’audience devait payer pour consommer du contenu…
Cet espoir de monétisation pourrait toutefois avoir un coût caché : celui d’un contrôle accru sur l’information en ligne si l’iPad venait à conquérir une part de marché aussi signicative que l’iPod dans le domaine des baladeurs numériques. Comme l’iPhone, l’iPad oblige l’internaute à passer par l’AppStore pour obtenir de nouvelles applications. Or, Apple surveille étroitement le catalogue disponible sur sa plate-forme : avant qu’une application ne soit téléchargeable sur l’AppStore, celle-ci doit d’abord passer sous les fourches caudines d’Apple qui entend contrôler ainsi la qualité et la sécurité des applications, mais ausssi leur respect de certaines normes éthiques. S’il est louable en soi, ce dernier critère pose cependant une question sous-jacente : où Apple place-t-il le curseur entre ce qui est “approprié” et ce qui ne l’est pas ? Réponse : assez haut dans le puritanisme.
Récémment, la marque à la pomme a ainsi manqué de refuser une version illustrée de l’”Ulysse” de James Joyce conçue pour l’iPad. Motif : cette adaptation contenait des dessins de femmes nues sur deux pages. Cachez ce sein que Steve Jobs ne saurait voir… Plus proches de nous, les applications iPhone du magazine féminin Flair, du dessinateur Pierre Kroll et… du quotidien La Dernière Heure ont été classées “17+” par Apple, c’est-à-dire accessibles seulement aux utilisateurs âgés de 17 ans minimum car celles-ci peuvent “comporter un langage ordurier ou intense, (…) une violence d’ordre fictif ou réaliste, de fréquentes et intenses références à des thèmes adultes (…), un contenu sexuel ou des scènes de nudité, des représentations d’alcool, de tabac et de nudité”…. dixit la justification lisible sur l’AppStore. “Dans le cas de Pierre Kroll, la validation a pris plus de trois mois et j’ai cru qu’elle n’arriverait jamais”, explique Jean-Paul De Ville d’appSolution, la société productrice de l’application. “J’ai dû prouver qu’il s’agissait d’un caricaturiste ‘sérieux’ en exhibant ses contrats avec les médias et les numéros d’ISBN de ses livres.”
Apple, ennemi de la liberté d’expression ? La sentence est sans doute exagérée. On peut toutefois s’inquiéter qu’un constructeur informatique puisse approuver ou rejeter souverainement ce que les utilisateurs peuvent voir ou ne pas voir sur leus terminaux. Cette démarche est également révélatrice de l’approche que ce même acteur nourrit envers l’Internet : celle d’un réseau fermé où la circulation des données est sinon limitée, du moins soigneusement balisée. Une vision diamétralement opposée à celle de son concurrent Google qui s’est erigé en ardent défenseur des standards technologiques ouverts et d’un Internet affranchi de toute barrière à l’entrée.
Dans le même esprit, on relèvera que l’iPad ne possède pas de port USB : s’il souhaite y connecter des périphériques externes (comme un appareil photo numérique) ou simplement exporter des fichiers, le possesseur de tablette doit alors acquérir un adaptateur ad hoc… ou recourir aux logiciels d’Apple pour synchroniser sa tablette avec d’autres ordinateurs.
Outre-Atlantique, des observateurs avertis dénoncent cette philosophie qui s’avère, selon eux, aux antipodes de l’esprit libertaire qui souffle sur le web. “L’iPad est rétrograde”, juge Jeff Jarvis, professeur à l’Université de New York, sur son blog. De son côté, Cory Doctorow (www.boingboing.net) décrit la tablette d’Apple comme un “appareil infantilisant” qui, affirme-t-il, renvoie l’utilisateur au temps où il ne pouvait que consommer du contenu, sans possibilité de le créer et de l’échanger. Un temps où certains groupes médias aimeraient bien revenir grâce à l’iPad.
Paru dans La Libre du 3 juillet 2010.
