Selon une étude de l’Online Publishers Association, les internautes belges font plus confiance aux sites d’infos qu’aux portails et réseaux sociaux. Une bonne nouvelle pour les éditeurs de presse et leurs régies.
Depuis que le web a fait irruption sur la scène médias voici une quinzaine d’années, les groupes médias ont vu leurs fondamentaux voler en éclat. Alors qu’ils disposaient auparavant du monopole de l’accès aux médias et s’occupaient de monnayer cette rareté des moyens de communication avec le consommateur, l’Internet les a soudain placés dans la position de la forteresse assiégée. Les envahisseurs sont multiples, qu’il s’agisse des portails, des moteurs de recherche, des plates-formes « user-generated » (blogosphère en tête), des réseaux sociaux, des « pure players » de toutes sortes… Tous revendiquent leur part du gâteau publicitaire. L’ère de l’abondance des passerelles vers l’utilisateur a sonné et les protagonistes de l’« ancien monde » sont les premiers pris sous le feu de ces mutations.
Après avoir été longtemps sur la défensive (cf. le dossier Copiepresse qui oppose Google à la presse quotidienne francophone et qui n’a pas fini de faire parler de lui), les éditeurs ont enfin décidé de se fédérer à travers un nouveau groupement, baptisé Online Publishers Association (ou OPA pour les intimes). Détail intéressant, on y trouve tous les grands acteurs du marché, sauf les opérateurs publics que sont la VRT et la RTBF. Serait-ce dû au différend qui oppose actuellement cette dernière aux éditeurs de journaux francophones, qui lui reprochent d’exercer un métier de presse écrite (aux frais du contribuable) via l’Internet ? Toujours est-il que cette nouvelle entité entend montrer que les sites d’informations jouissent de sérieux atouts et de spécificités qui les distinguent de leurs concurrents. L’étude que nous vous présentons ici peut être considérée comme la première étape dans cette démonstration.
L’étude de l’OPA s’intéresse tout d’abord à la fréquentation, en terme de régularité, des différentes catégories de sites sur l’Internet belge. 47% des internautes consultent tous les jours les sites de la presse quotidienne, ce qui place, sans surprise, ces derniers derrière les moteurs de recherche (58%) mais devant les réseaux sociaux (37%) et les portails d’information de type Skynet ou MSN.be (17%).
Venons-en maintenant à la grande question de cette enquête : à quel type de sites les surfeurs belges font-ils le plus confiance ? Les sites de presse quotidienne arrivent en tête (81% des répondants leur accordent leur confiance), devant les sites de service (79%), les sites d’info sportive (77%) et les sites de radio (76%). Les portails arrivent plus bas (49%) et les réseaux sociaux ferment le ban (39%). Quand on examine de plus près l’intensité de cet indice de confiance, la presse quotidienne est presque sur la plus haute marche du podium (11% des répondants lui accordent une confiance « absolue »), derrière les moteurs de recherche (12%) et devant les sites de service comme la météo ou les outils de calcul d’itinéraire (9%). Bref, que d’excellentes nouvelles pour les commanditaires de l’étude.
Au passage, on relèvera que ces statistiques dressent un portrait en clair obscur des réseaux sociaux. En terme de fréquentation, Facebook et consorts ont connu une progression météorique ces dernières années et font désormais partie intégrante de la vie des utilisateurs. En revanche, ces derniers peinent à placer leur confiance dans ces plates-formes sociales qui récoltent des données sur leur vie privée pour alimenter leur fonds de commerce. Les racines de cette défiance sont peut-être à chercher dans le traitement du sujet par… la presse elle-même qui n’est jamais avare d’avertissements face à la dimension « Big Brother » des réseaux sociaux. Mais ceci est un autre débat…
Côté critères de confiance, trois paramètres se dégagent en tête des préférences exprimées par l’échantillon interrogé : la fréquence des mises à jour, la réalisation du contenu par des professionnels et le fait de connaître la version « hors ligne » des titres. Ce trio se retrouve dans les mêmes proportions pour les sites d’information de la presse quotidienne, les sites de chaînes TV et ceux de la presse magazine.
Quid de l’impact de cette perception du contenu sur celle de la publicité en ligne ? 36% des personnes interrogées affirment faire « confiance » ou même nourrir une « confiance absolue » dans les sites d’informations. C’est la proportion la plus élevée pointée par l’étude, devant les sites de chaînes TV (34%), ceux de la presse magazine (29%), les portails (20%), les moteurs de recherche (26%) et les réseaux sociaux (18%). Dans notre dos, nous sentons déjà les régies de certains éditeurs de presse afficher un sourire jusqu’aux oreilles…
Dernier volet : l’attitude des internautes face à la publicité. 48% sont « d’accord », voire « tout à fait d’accord » que le contenu soit gratuit en contrepartie de la diffusion de messages publicitaires. Cet « insight » ne signifie pas que ces mêmes internautes ne seraient pas disposés à payer pour du contenu mais il semble toutefois que l’utilisateur s’accommode désormais de la publicité lorsqu’il visite un site d’informations. Par contre, ils ne sont que 21% à trouver normal de voir de la publicité dans des sites mobiles ou des applications. Comme quoi le mobile, medium intime par excellence, n’est pas un simple prolongement du web en version « desktop » et il faudra probablement lui trouver une combinaison publicitaire qui lui soit propre.
Que conclure de tous ces chiffres ? Primo, cette étude confirme les intuitions et enquêtes internes des régies Internet : le contenu de qualité attire une audience qualifiée qui, en retour, place davantage de confiance dans la publicité affichée sur ces sites. Alors que le visiteur unique reste un étalon dominant chez nombre d’annonceurs, l’OPA met en lumière que les caractéristiques de l’audience importent également, même dans les médias interactifs.
Deuxième observation : même s’ils affectionnent la réactivité des sites face à la marche de l’information, les internautes apprécient également le professionnalisme des journalistes qui alimentent ces plates-formes. Autrement dit, voilà une prime implicite pour les rédactions qui tentent aujourd’hui de créer des « newsrooms » intégrées où la dualité web/papier s’efface au profit d’une autre approche du traitement de l’actualité. Par contraste, les éditeurs qui s’acharnent à conserver une « muraille de Chine » entre les deux équipes ont du souci à se faire car, n’en déplaise à certains, l’expertise demeure encore largement l’apanage des journalistes « traditionnels » au sein des groupes médias. « Nous n’avons rien d’autre à vendre que du bon journalisme », concluait Laurent Joffrin dans son ultime éditorial en tant que rédacteur en chef de Libération. Cette étude montre qu’une véritable demande correspond à cette offre.
Dans la même veine, on voit ici l’importance des médias en tant que marques. Même si la diffusion des journaux souffre, particulièrement du côté francophone, leur notoriété et leur présence chez le marchand de journaux influencent leur consultation en ligne. Donc, les régies et éditeurs de presse prennent visiblement la bonne direction lorsqu’ils cherchent à élaborer des formules publicitaires communes aux deux médias ou à monétiser leur audience à travers de nouvelles sources de recettes comme le commerce électronique, les jeux-concours ou la revente de leurs bases de données qualifiées. A contrario, ceux qui refusent de s’engager dans la voie de la diversification en capitalisant sur leurs marques comme « aimants » risquent d’aboutir à une impasse dans les années à venir, aucun modèle économique alternatif (comprenez : basé sur le payant) ne parvenant pour l’instant à émerger de façon convaincante.
Troisième constat : le « display advertising » (publicité graphique) et le CPM (coût pour mille impressions) ont encore de jolies perspectives devant eux. Les éditeurs auraient toutefois tort de se réfugier derrière cette enquête pour éluder la montée en puissance des dispositifs publicitaires tarifés au clic (CPC) ou à la performance : ces deux modèles publicitaires, nés dans le sillage de Google du marketing par affiliation (Trade Doubler, Trade Tracker…), sont là pour rester et n’ont pas encore fini de produire tous leurs effets sur l’industrie publicitaire.
« Globalement, nous ne pouvons que nous réjouir de ces résultats », souligne Stéphanie Radochitzki, coordinatrice de l’OPA. « Ils sont supérieurs à ceux que nous pressentions. » Reste tout de même la question qui fâche : puisque la plupart des éditeurs ont ouvert leurs premiers sites d’info voici parfois plus de quinze ans, pourquoi a-t-il fallu attendre le même nombre d’années avant que ce type d’exercice ne vienne enfin mettre en exergue la qualité de l’audience que véhiculent ces supports numériques ?
Quant au point de vue de l’annonceur sur l’analyse ci-dessus, Thibault de Barsy, Marketing & Sales Director chez Keytrade Bank (Crédit Agricole), y va sans détour. « C’est du raisonnement de marketeer en chambre. Mon principal critère de valeur est le retour sur investissement de nos campagnes. Or, je ne pense pas qu’il y ait de corrélation significative entre la perception d’un medium et l’efficacité du message promotionnel qu’il véhicule. Dans le cas des produits et services bancaires que nous vendons, les résultats ne sont pas supérieurs sur les sites du Tijd et de L’Echo par rapport à un MSN.be si on compare les résultats d’une même campagne. De même, je ne considère pas que le contenu de MSN.be soit forcément plus faible que celui de sites médias. Bien entendu, le contexte du support influence la réception de la campagne chez la cible. Plus que la confiance de l’utilisateur dans le contenu, je me focalise sur la réactivité du média. Il est clair que, si un thème domine l’actualité économique et financière, je souhaite que Keytrade Bank puisse rapidement démarrer une opération en rapport avec ce sujet. Le timing et la flexibilité sont donc hyper importants. Enfin, bien malin celui qui pourrait me démontrer l’impact d’une campagne en fonction de cet indice de confiance. Dans la masse des messages qui assaillent chaque jour le consommateur, la notoriété demeure un paramètre qu’on ne peut mesurer que de façon transversale à l’ensemble d’un mix média déterminé. »
Première parution dans Media Marketing, mai 2011.