Une récente étude belge montre que les inégalités d’accès à Internet ne sont pas une affaire seulement technologique et économique, mais aussi culturelle.
Effacée, la fracture numérique ? Libres de tout péage à l’entrée, les autoroutes de l’information ? Officiellement, la Belgique est un bon élève de la classe européenne dans le domaine de l’accès aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC). Selon Eurostat, notre pays compte ainsi une moyenne de 28,3 connexions à haut débit pour cent habitants, ce qui nous place dans le haut du tableau avec la France, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne, même si l’Europe septentrionale (Danemark, Suède…) conserve une sérieuse longueur d’avance dans la pénétration de l’Internet parmi les foyers. Globalement, les chiffres montrent que le fossé numérique s’est considérablement réduit depuis le début des années 2000. Mais les dernières recherches montrent l’apparition d’une nouvelle fracture numérique dite “du second degré”, moins visible mais pas moins préoccupante. “Il s’agit d’un déplacement progressif des inégalités de l’accès aux TIC vers leur usage lui-même”, décrit Gérard Valenduc, chercheur à la Fondation Travail-Université qui étude cette question de près.
Ce constat se reflète dans la dernière livraison du Baromètre TIC de l’Agence Wallonne des Télécoms, une étude annuelle qui ausculte l’usage des nouvelles technologies au sud du pays. Verdict pour 2010 : 74% des Wallons surfent sur Internet, soit une hausse de 3% par rapport à l’édition 2009 de l’enquête. En revanche, leur activité sur le réseau reste relativement basique et passive : l’envoi d’e-mails (usité par 64% des personnes interrogées) et la recherche d’informations d’actualité (58%) restent ainsi les occupations favorites, loin devant des usages plus élaborés comme l’achat en ligne (35%), la publication d’informations (29%) ou la participation à une communauté (22%).
Autrement dit, il ne suffit pas de posséder un ordinateur et une connexion Internet pour être à l’aise avec les TIC : de nouvelles barrières surgissent quand on regarde à la loupe le comportement des utilisateurs connectés. “La capacité à exploiter Internet ne se distribue pas de façon égale au sein de la société”, expose Gérard Valenduc. “Ce décalage n’est pas lié aux mêmes paramètres socio-démographiques que ceux qui influencent les inégalités d’accès purement technologiques : âge, niveau de revenus etc. Ici, nous sommes face à des facteurs beaucoup plus nuancés et davantage liés à la trajectoire que nous développons chacun dans l’usage des TIC.” Selon une étude de la Fondation Travail-Université, deux paramètre s’avèrent particulièrement déterminants : la motivation personnelle et de l’utilité perçue des médias interactifs. Est-on sur Internet par conformisme ou par certitude que ce medium peut réellement améliorer nos conditions de vie? “Les individus peu connectés sont ceux qui ne voient pas l’intérêt des TIC ou qui estiment que l’effort à fournir est trop élevé au regard de l’atout qu’on peut en retirer. Dans cette catégorie, on rencontre généralement des gens qui ont déjà eu une expérience traumatique avec les TIC ou qui peuvent recourir à des membres de leur entourage lorsqu’ils ont besoin d’Internet pour remplir une tâche particulière.” Ainsi un utilisateur n'ayant jamais navigué seul sur un site, ne jugera sans doute pas plus simple de passer commande chez un opticien en ligne que de se rendre dans une boutique.
L’assiduité personnelle se combine elle-même avec une autre dimension, celle des “compétences numériques” : lorsqu’on utilise par exemple un moteur de recherche, bien maîtriser sa langue maternelle permet de trouver les bons mots-clés en rapport avec l’information souhaitée. “Il faut également être capable de traiter l’information, d’adopter un point de vue suffisamment critique pour en tirer profit”, ajoute Gérard Valenduc. “A nouveau, ces aptitudes sont réparties inégalement dans la société et leur répartition ne suit pas exactement le clivage entre diplômés et non-diplômés. Les personnes avec un faible niveau de scolarité peuvent développer leurs compétences numériques à travers leur cercle d’amis, les formations continues…”
Dans les cercles académiques, ce problème d’alphabétisation numérique (les Anglo-saxons parlent de “digital literacy”) n’est pas neuf. Pour ne citer qu’un seul exemple, des chercheurs de la Northwestern University (parue dans l’International Journal of Communication) ont récemment demandé à un groupe d’étudiants d’effectuer une série de recherches sur Internet et de justifier le choix des résultats sélectionnés. Bilan : la plupart d’entre eux souffrent de sérieuses carences quand il s’agit d’évaluer la crédibilité des réponses délivrées par les moteurs de recherche. Beaucoup se fient ainsi au classement comme seul critère de pertinence, 25% choisissant même le premier résultat… en raison de sa position à l’écran ! De même, 10% font l’effort de mentionner les auteurs du fruit de leurs recherches mais, au sein même de ce sous-groupe plus chevronné, aucun n’a vérifié la qualité et la qualification exactes de ces personnes, ont constaté les chercheurs. Même immergés dans le grand bain de l’Internet depuis toujours, les “digital natives” (“natifs du numérique”) peinent donc à identifier les sources dignes de confiance et à naviguer avec discernement dans les méandres du réseau.
Le tableau qui se dessine bat donc sérieusement en brèche la mythologie d’un web collaboratif où l’internaute serait devenu acteur plutôt que consommateur de contenu. “Nos recherches ne contestent pas l’émergence du Web 2.0”, tempère Gérard Valenduc. “En revanche, ces nouveaux usages participatifs ne sont pas encore très répandus chez les personnes interrogées dans notre enquête. De plus, celles qui ont franchi le pas ne décrivent pas nécessairement le Web 2.0 comme le coeur de leur activité sur Internet.” Pour les entreprises, il y a donc du clic à moudre. “Les fournisseurs de services n’ont pas forcément une vision très claire de ce qu’attendent les utilisateurs et de leurs compétences réelles comme la capacité à déchiffrer les contenus numériques. De même, on a tendance à donner trop d’importance à l’usage de certains services. Ce n’est pas parce qu’une partie significative de la population remplit désormais sa déclaration d’impôts en ligne qu’on peut conclure que la communication électronique est devenue monnaie courante entre l’Etat et les citoyens. C’est une généralisation abusive. Par contre, la disponibilité permanente de l’information sur le réseau a produit beaucoup plus d’impact dans la vie quotidienne. Même chose pour le commerce électronique : le nombre d’achats sur un site n’est pas nécessairement le meilleur baromètre pour jauger la performance de son site de vente en ligne.”
Quel remède à cette fracture du deuxième degré, moins palpable et plus diffuse ? “On voit que l’approche axée uniquement sur l’infrastructure accuse ses limites”, observe Pierre Lelong, Manager au centre de compétence Technofutur TIC basé à Gosselies. “Il ne suffit pas de mettre un ordinateur entre les mains de chaque individu pour résorber le fossé numérique. Non seulement cette stratégie coûte cher, mais elle ne génère pas forcément les meilleurs résultats.” Or, ce changement de cap suppose de repenser la plupart des politiques publiques qui ont été menées depuis la fin des années 90 et qui visaient avant tout à aider les citoyens à acquérir leur propre équipement pour un prix modique.
La solution passe probablement par un focus accru sur l’éducation aux médias, dans son acception la plus large. “Jusqu’à présent, les formations aux TIC ont été conçues principalement sur le mode instrumental : comment naviguer sur Internet, envoyer un e-mail, résoudre des problèmes techniques etc.”, observe Gérard Valenduc. “Nous devons aller vers une meilleure intégration des TIC dans des formation de toutes sortes. Si vous suivez, par exemple, un cours de photographie, un volait devrait exposer tout ce qu’Internet permet de faire en terme de partage d’images etc.” En d’autres termes, il est temps de sortir les TIC de leur ghetto numérique…
Première parution dans Le Vif/L’Express, septembre 2010.